Stop Autoroute en Haute Ariège

Stop Autoroute en Haute Ariège
Jean Paul Laborie écrit à la Dépêche


 


Toulouse le 16 octobre 2010
Jean-Paul Laborie
Professeur d’aménagement et urbanisme
Université de Toulouse-Le Mirail
jlaborie@univ-tlse2.fr

Jean-Marie Decorse

Cher Monsieur,
A mon retour d’un déplacement professionnel, j’ai lu le dossier que vous signez dans la Dépêche du 7 octobre 2010à propos de l’aménagement de l’E9.
Je vous écris pour vous faire part de ma stupéfaction. Vous nous aviez habitué à des traitements de sujets documentés, vous le journaliste spécialiste des questions de transport dans le Sud-ouest. Or, à propos de l’E9, vous paraissez survoler un sujet que vous connaissez mal.
La nationale 20, élément essentiel de cet axe européen E9 a fait l’objet d’un programme d’amélioration entre Tarascon et Ax-les Thermes inscrit depuis dix ans dans les plans Etat-Région successifs et dans le dernier plan de relance. Trois tronçons devaient profiter de ce programme : la déviation des Cabannes aujourd’hui terminée, celle d’Ax-les-Thermes, en cours de réalisation qui devrait s’achever fin 2011 après de multiples péripéties, enfin celle de Tarascon, la plus onéreuse, qui ne pourra pas se réaliser faute de crédits. Les sommes prévues au départ se sont vite révélées insuffisantes face à des coûts en augmentation constante. Mais les engagements de l’Etat et des collectivités locales à terminer ces aménagements ne sont pas caducs alors que l’enquête publique parvient à ses limites au bout de dix ans d’attente de réalisation.
Le Président Bonrepaux constatant cet état de fait et désespérant d’attendre des financements de l’Etat de plus en plus hypothétiques par les temps qui courent s’est alors lancé dans un défi  que l’on peut résumer ainsi : puisque l’Etat ne paiera pas (« au rythme des interventions actuelles de l’Etat en Ariège, je ne peux pas attendre 100 ans, peut être 150 ! ») faisons une autoroute concédée ! Après ces propos clamés hauts et forts, la réflexion aidant et des oppositions au péage se manifestant, le projet d’autoroute devint une 2x2 voies sécurisée à péage et en lisant votre papier on ne comprend plus de quoi est-il question : autoroute, 2x2 voies mais qui la paie ? Une route améliorée ? Le goulot d’étranglement de ce projet est bien connu de tous aujourd’hui : pour financer une telle liaison le péage serait nécessaire et dans ces conditions il faut construire une nouvelle infrastructure à péage à côté de la RN20 dans d’étroites vallées montagnardes. Les coûts d’une telle traversée de montagne seront gigantesques alors que le trafic qui l’emprunterait serait faible … si l’on ôte le trafic de fin de semaine vers l’Andorre, c’est-à-dire un trafic incapable de supporter un péage et qui évite déjà l’autoroute A 66 Toulouse-Pamiers. Retenez donc que le choix inattendu de l’autoroute est pour le Président Bonrepaux un choix par défaut. Il ne s’impose pas par le trafic, encore moins par ses effets économiques attendus, il n’est retenu que pour apporter le financement par le péage qu’impose la concession.
 Vous n’abordez pas la question des trafics ? Je ne m’y étend donc pas. Je reprends le propos que j’avais cité dans un article que votre journal avait publié : « Il  ressort des études de l’Observatoire des trafics mis en place par la DRE de Midi-Pyrénées que les autres flux, liés au principal générateur qu'est l'Andorre, ne sont pas ou très peu concernés par le passage au col ou tunnel du Puymorens, qu'ils proviennent de l'Ariège ou de l'Espagne. En outre, les échanges locaux de vallée à vallée (entre l'Ariège et les Pyrénées Orientales) de part et d'autre du Puymorens restent limités, l'Ariège restant tournée vers Toulouse et la vallée du Carol vers Perpignan voire Barcelone » dixit le Conseil général des Ponts et Chaussées en décembre 2007. Je vous informe d’autre part que le trafic poids lourds au tunnel du Puymorens est en baisse depuis 2006 comme il l’est aux autres passages frontaliers littoraux.

C’est l’approximation sur la question des distances qui a retenu le plus mon attention dans votre texte. Vous reprenez les chiffres erronés des partisans de ce projet qui minimisent la distance des travaux à effectuer : 17 km côté espagnol, 47 km côté français écrivez-vous. Monsieur Decorse, sachez que la distance entre Tarascon et Berga est de 119 km ! Soit le double de ce que prétendent les interlocuteurs que vous écoutez à la CCI de Toulouse qui soustraient les distances des tunnels du Puymorens et du Cadi, empruntés par des routes à 2x1 voies. Ces 119 km que je vous invite à parcourir comprennent :
  •     le tronçon Berga-Baga très difficile à réaliser, très onéreux pour lequel aucun projet n’est    inscrit dans les programmes routiers de la Generalitat de Catalogne;
  •     le tunnel de Cadi qui n’a pas été retenu dans les projets de l’Etat espagnol pour terminer « el eje pirenaica » ; il a préféré programmer l’aménagement d’un tunnel sous le col de Tosa en direction  de Ripoll au grand désespoir de ceux qui espéraient voir ces crédits     affectés à la modernisation du Cadi ;
  •     la traversée de Puycerda-Bourg-Madame dont on veut ignorer la difficulté et qui    exigerait un contournement augmentant de manière significative le kilométrage des     travaux ;
  •     le tronçon français en Cerdagne et dans la traversée du massif jusqu’à Tarascon.

L’ampleur, la difficulté et le coût exorbitant de sa réalisation confèrent-t-il à l’amélioration de l’axe E9 le statut d’une utopie ?
Une utopie ?
Je pourrais répondre oui tant l’impréparation de la réflexion était évidente au lancement du projet. Le Président Bonrepaux s’exprimait ainsi dans vos colonnes : « ils ne veulent pas de la traversée centrale, moi je la ferais » avouant ainsi que pour lui, comme pour beaucoup d’élus de Midi-Pyrénées la TCP est bien une autoroute et non pas une voie ferrée qui ne les intéresse pas ! Et la Dépêche de citer un prospectiviste ariégeois affirmant « le vent vient du Sud » pour justifier une autoroute apportant à coup sûr le dynamisme espagnol en Ariège alors que l’Espagne entrait dans la pire des récessions !
Une Utopie ?
Sans aucun doute si l’obstination des protagonistes à construire une autoroute ou une 2X2 voies à péage se poursuit. On imagine les effets dévastateurs sur les paysages et l’environnement d’une cohabitation entre un axe nouveau de grande emprise au sol avec la N20 et la voie ferrée, ne l’oublions pas, dans les vallées très étroites de la Haute Ariège. Et rappelons que dans quinze ans le TGV mettra Barcelone à moins de deux heures de Toulouse : une sacré concurrence pour une liaison routière !
Une utopie ?
Peut-être pas si les responsables locaux acceptent une amélioration des conditions de circulation de l’actuelle N20 associant des contournements de villages, des portions à 2X2 voies, des tunnels, s’étalant sur une durée de 20 ans, une amélioration financée par des programmes pluriannuels associant Etat-Région-Europe, comme cela a été envisagé au début du programme. La vallée alpine des grandes stations de ski de Courchevel à Tignes et Val d’Isère n’est-elle pas desservie par la N 90 qui supportent pendant les vacances plus de 30 000 véhicules/jour depuis des années mais qui est  progressivement et lentement aménagée à 2x2  voies ? Par qui ? Par l’Etat !

Ces quelques réflexions ne traitent pas de toutes les facettes de ce projet qui, comme beaucoup d’autres traversées des Pyrénées, mêlent des visions utopiques avec de réelles volonté de rattraper le retard des relations établies avec l’Espagne. Vous en avez parlé de multiples fois dans la Dépêche.
Je souhaite que vous compreniez ma réaction à la lecture de votre article et j’espère que mes propos vous aurons mieux informé.
   
Je vous adresse mes cordiales salutations.
Jean-Paul Laborie